Le blogue d’une relationniste de presse
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Lise Raymond et le mystère du – 30 –

« (…) Alors n’oubliez pas, Jean Faber présentera son excellent spectacle aux Galeries Matanoise le lundi 23 avril. Il sera accompagné à l’orgue par Daniel Hétu, lui-même accompagné à la batterie par l’orgue. Venez en grand nombre ! »

– 30 –

Et voilà ! Encore un communiqué banal — peut-être plus que la moyenne ici — qui se termine par le sempiternel tiret, 30, tiret. Comme toujours, le rédacteur a apposé ce code chiffré au bas de son texte en voulant signifier que le papier pouvait être diffusé immédiatement. Le journaliste, lui, l’a reçu, et a compris qu’il fallait s’empresser de mettre ce document dans la déchiqueteuse. De toute façon, ni l’un ni l’autre ne se sont interrogés sur l’origine du code, car il existe depuis que le monde est monde, alors pourquoi se pencher sur la question, il y a bien d’autres choses à faire d’important dans la vie, les annonces de Liberté 55 sont entre autres là pour nous le rappeler.

C’est pourtant le genre d’énigme qu’aime résoudre LISE RAYMOND — oui, celle des communications du même nom. En effet, qui a établi que le nombre 30 voulait dire : « C’est correct, tu peux le passer dans le journal ? » Ce n’est pas comme s’il s’agissait d’un code élaboré où différents chiffres expriment différentes choses. (Par exemple : 30 = diffusion immédiate, 40 = diffusion la semaine prochaine, 50 = diffusion quand ça vous adonne, 60 = câlissez-vous-en, on est subventionné.) Non… Il n’y a que le 30 qui sévit et, à moins de contorsions intellectuelles énormes, il est impossible de trouver un rapport quelconque entre cette valeur numérique et sa signification journalistique.

Lise a donc enquêté. La majorité des gens interrogés ont répondu : « Get a life ! », ce qui, on en convient, ne permet en rien d’élucider le mystère. La première à fournir un début de semblant de réponse a été Valérie Letarte, la célèbre chroniqueuse. Elle a proposé l’explication suivante : les communiqués, au départ, s’adressant à la radio, on inscrivait le nombre 30 au bas du texte pour indiquer la durée du message, soit 30 secondes; le chiffre serait resté ensuite là où le trouve maintenant par convention. Théorie intéressante, soit, mais qui ne soutient pas une analyse plus poussée. Car il devait y avoir aussi, à l’époque, des messages de 60 secondes — donc des « - 60 - » — qui ne se sont sûrement pas évaporés comme ça dans les brumes de l’histoire. Si la théorie était valide, il resterait certainement quelque part un vieux snoro d’attaché de presse qui se tromperait en les transcrivant. Ça donnerait quelque chose comme :

(…) N’oubliez pas : Aimé Major se fera un plaisir de chanter à votre mariage si vous voulez bien lui indiquer où se trouve le micro. Appelez au ***-**** et laissez sonner longtemps, longtemps…

– 60 –

L’autre réponse obtenue par Lise attribue l’origine du code à un journaliste réputé qui serait mort à la guerre. Paraîtrait que le nombre 30 serait la dernière chose qu’il aurait écrite avant de partir pour l’autre monde; on utiliserait donc maintenant le « - 30 - » pour lui rendre hommage. Si on excepte le fait qu’Isabelle Lemoyne, du Point J, et Patricia Huot, de l’agence Huot et Desaulniers, ait confirmé cette histoire sans s’être consultées, on doit reconnaître qu’il n’y a rien là-dedans qui puisse être pris au sérieux. Ça sent la légende urbaine à plein nez… La grande question, c’est : pourquoi aurait-il écrit ça avant de mourir ? Au crépuscule de notre vie, on veut léguer une grande pensée à la postérité. On écrit quelque chose comme « Alea jacta est », ou « L’homme naît, souffre et meurt », ou « Aïolledon ciboire ! » à la limite, mais pas « 30 » ! De toute façon, entendons-nous, les derniers mots rédigés par un journaliste ne peuvent être que : « Est-ce que ça va faire la une ? » Alors, non, on n’embarque pas dans ce mythe charmant, mais peu crédible.

Comme Roswell et la carrière de Ménik, le mystère reste donc entier. Pourtant, il ne faut pas chercher de midi à 14 heures. L’explication la plus simple possible selon nous est celle-ci : une attachée de presse gazée, au bord du burn-out, a un jour voulu écrire « WO ! » à la fin de son texte, mais son doigt a glissé, et elle a tapé sur le « 3 » à la place du « W » — il est juste au-dessus. Comme elle en avait marre, elle ne s’est pas relue, c’est resté comme ça, et les journalistes — qui adorent ce qu’ils ne comprennent pas — ont immédiatement diffusé le papier. Pas folle, l’attachée de presse a recommencé, et quand les autres ont vu que ça marchait, ils ont emboîté le pas. Voilà. C’est moins romantique, mais ça sonne diablement plus vrai.

De toute façon, si vous connaissez la réponse, ou si vous avez vous aussi votre petite théorie, faites-nous-la parvenir. Ensemble, nous résoudrons cette énigme et pourrons redonner le sommeil à Lise qui, depuis que la question la turlupine, n’arrive plus à fermer l’œil. Écrivez en grand nombre…

– 30 –

10 juillet 1999   1 commentaire