Lise Raymond déçoit
Puissent la paix et la joie de Noël être avec vous durant toute la Nouvelle Année.
Quel beau message ! C’est celui qui est inscrit dans la carte de Noël que je songeais à envoyer à mes parents, puisque la coutume veut qu’à chaque année, on en poste une au gens qu’on aime, qu’on connaît, ou dont l’adresse s’est égarée par erreur sur notre mailing list. Mais voilà, j’allais lécher l’enveloppe, la langue prête à affronter le goût âpre de la colle — curieux, à l’ère des jus aux 46 saveurs et des chandelles aromatisées, que personne n’ait songé à mettre sur le marché des enveloppes au bon goût de fraises, mandarine et fruits de la passion — j’allais lécher l’enveloppe, donc, quand un doute m’a assailli. Est-ce que le contenu de la carte reflète réellement ce que je veux dire ?
Le problème, c’est le caractère trop général du vœu. Il s’adresse à qui ? Pas clair… Et ce faisant, il prend le risque de l’inexactitude. Imaginons par exemple que la personne à qui nous avons fait parvenir la carte n’éprouve pas du tout de « paix », ni de « joie » lors de la fête de Noël : elle digère mal la dinde, la tourtière et les 10 livres de sucre à la crème qu’elle a avalés le soir du réveillon; elle reçoit en cadeau des coupons-rabais pour les Weight Watchers et, après avoir passé la soirée à marcher en gougounes en Phentex sur le tapis, elle s’électrocute en embrassant quelqu’un qui porte des broches. Eh bien ! si nous lui envoyons la carte en question, nous lui souhaitons qu’elle vive l’équivalent de cette soirée tout le reste de l’année ! Pas très délicat, convenons-en.
La formulation n’a rien de très impressionnant non plus : « Puissent la paix et la joie de Noël être avec vous durant toute la Nouvelle Année ». Ça fait vieillot, ça fait désuet. Hého ! on est en 1998. À l’ère d’internet, de M+ et du Canal Indigo ! Tous les jeunes en skateboard le savent : utiliser le subjonctif dans la principale, c’est out depuis Jean XXIII. Cherchez-le, le site www.puissent.ca, pour voir…
Cette carte a été sans aucun doute écrite par un employé de Hallmark habitué à produire ce genre de vœu en série, n’y mettant ni cœur, ni âme, un artiste déchu ayant perdu ses illusions, produisant clichés par-dessus clichés pendant que les vers lointains de sa jeunesse moisissent dans le fond d’un tiroir. Si ce n’est pas triste d’avoir vendu ainsi son âme au corporatisme ambiant…
C’est pourquoi le comité de rédaction a refusé d’entériner le choix de carte de Lise Raymond. Nous avons préféré vous faire parvenir cette petite communication qui, nous l’espérons, suscitera une réflexion salutaire sur le sens et la portée des mots dans le temps des fêtes.
Content de servir encore une fois une cause noble et chevaleresque,
Le comité de rédaction des Communications Lise Raymond
P.-S. : En passant, je vous souhaite la paix et la joie de Noël durant toute la Nouvelle Année.
15 décembre 1998 Aucun commentaire
