Le blogue d’une relationniste de presse
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Lise Raymond aux frontières du REER

I

La nuit était froide et brumeuse. Depuis longtemps, les chiens s’étaient tus par crainte d’attraper un rhume carabiné qui les aurait forcés à garder le lit et à boire beaucoup d’eau. L’automne était tombé comme une brique le 21 septembre 1997 au soir, au point où le bruit de la chute des feuilles jaunies avait littéralement arraché Lise Raymond à sa séance de méditation hebdomadaire.

Elle ne pouvait pas se douter que la semaine la plus étrange de sa vie venait tout juste de commencer.

Lise s’extirpa [sic] de la position du lotus, éteignit son bâton d’encens à saveur de réglisse, rangea la vieille photo de Peter Pringle qui l’aidait à « focusser » sur les vraies valeurs et, après s’être étirée un bon coup, elle fit ses 230 push-ups quotidiens qui faisaient d’elle la relationniste de presse la plus en forme du monde artistique québécois.

Comme d’habitude, en ce dimanche soir, elle se cala confortablement sur son divan IKEA et se mit à écouter les vieilles cassettes de Second regard enregistrées durant l’été, cassettes qu’elle conservait pour ces longues soirées mornes où ses méditations ne suffisaient plus. Car, malgré ce que plusieurs pensaient, Lise Raymond avait une vie spirituelle très élaborée et tutoyait sans problème le Pape.

Au début, il n’y eut que ce faible craquement, comme si les murs de son appartement longueuillois s’étaient soudain pris pour les jointures d’un nonagénaire arthritique. Elle n’y porta qu’une attention distraite, s’imaginant entendre le retour à la vie des plinthes de chauffage qui avaient chômé tout l’été. Mais le bruit se fit plus insistant, et Lise Raymond prit conscience qu’elle n’avait pas touché au thermostat. Le craquement devait provenir d’ailleurs.

Elle baissa le son du téléviseur et porta une attention particulière à cet étrange bruissement. En un éclair, elle imagina le pire. Un feu ! Il y avait un feu dans l’appartement ! Sa friteuse, achetée chez Dollarama, qu’elle avait utilisée au souper pour se faire des pétoncles venait probablement de faire des free games. Le fait qu’elle était en bois et que les instructions étaient mal traduites du chinois aurait pourtant dû l’inviter à la prudence. Telle une impétueuse gazelle poursuivit par l’avide guépard, Lise Raymond se précipita dans la cuisine.

Ce qu’elle vit la glaça d’effroi.

Non, rien ne brûlait. Mais une lueur rougeâtre émanait littéralement de son broyeur à déchet. Le bruit qui en sortait n’avait rien d’humain : un borborygme comparable au spasme digestif qui suit l’ingestion d’une Méga-bouffe du Colonel. Prenant son courage à deux mains, et incidemment son téléphone cellulaire, elle s’apprêta à composer le 911 lorsqu’une voix lugubre, tout droit sortie des tréfonds de son évier, l’interpella :

« Tu dois dééééméééénaaageeer ! »

La dernière chose qu’elle vit avant de perdre connaissance fut une forme évanescente (adjectif signifiant « qui ressemble vaguement à Evan Joanness ») qui s’approchait d’elle…

II

Lorsque Lise se réveilla le lendemain matin, elle était dans son lit. Il ne lui restait qu’un souvenir confus des événements de la soirée, comme lorsqu’on se réveille d’une brosse monumentale en se rappellant vaguement avoir embrassé fougueusement, soit un beau roux, soit un chien saucisse.

Se convaincant qu’elle avait sans doute rêvé (fallait absolument qu’elle slacke sur le beurre de pinotes avec les pétoncles), elle s’habilla en vitesse et se dirigea vers son bureau, sis au **** St-Hubert, où elle s’emploie avec un talent rare à faire la promotion d’artistes ou d’événements tels que Claire Pelletier, Dan Bigras, Alain Caron, Je vous entends chanter, Zébulon, Gowan, Saison Jazz Montréal, Fred Fortin, Musique Multi-Montréal, etc., c’est pas pour faire de la plogue, mais bon, dans les méandres touffus de ce récit haletant, y faut quand même passer de l’information.

Elle arriva au travail à 9h00. Tout de suite, elle sut que quelque chose n’allait pas. Pierre Tremblay, l’insigne imprésario qui était également son colocataire de bureau, dansait pieds nus en chantant Ani Couni. Pris par surprise, il prétexta qu’il venait de signer Florent Vollant et se réfugia rapidement dans son bureau.

Lise demeura perplexe. Elle se dirigea néanmoins vers son coin de travail lorsqu’un bruit la fit sursauter. Quelqu’un ou quelque chose la suivait… Elle était pourtant certaine d’avoir réussi à semer le recherchiste de CIBL qui l’avait poursuivie de chez elle jusqu’à la rue Ste-Catherine afin d’obtenir une entrevue exclusive avec les French B. Mais il fallait se rendre à l’évidence : une présence épiait sa nuque comme le condor épie la dépouille du lama (ça s’en vient vachement lyrique, trouvez pas ?).

Elle se retourna lentement…

Il n’y avait rien ! Décidément, son imagination lui jouait des tours. Elle soupira d’aise, reprit son chemin et HURLA COMME UNE DÉFONCÉE !

Là, devant elle, se tenait l’apparition de la veille, plus vraie que vraie. Un être blafard, vêtu de loques sanguinolentes, l’air à la fois hébété et menaçant, la regardait avec toute la haine du monde dans les yeux. Voir une telle créature ailleurs qu’à une intersection et sans skweegee la terrorisa pour de bon.

« Tu dois déééééméééénaaaageeer… » dit le monstre en la pointant du doigt (ce qui, on le sait, est tout à fait impoli).

Lise Raymond cria éperdument en en perdant son accent du Lac St-Jean. Elle courut se réfugier dans son bureau, derrière le bocal de son valeureux poisson rouge nommé Menoum. Une autre terrifiante surprise l’attendait…

III

À nouveau, elle fut glacée d’effroi. À côté de son bocal reposait Menoum dans une pose qui n’était pas sans rappeler le Christ au bas de la croix dans le fameux tableau de Tex Lecor. Comme chacun le sait, il est essentiel pour la race poissonneuse de rester dans son élément liquide sous peine de déshydratation sérieuse pouvant entraîner la mort, ou pire, une peau sèche et gercée. Le constat s’imposait donc de lui-même : on avait trucidé la pauvre petite bête. Le lâche ayant perpétré ce traître crime s’était vraisemblablement sauvé. Probablement un propriétaire de Mercedes…

Lise allait verser des larmes amères, mais son attention fut vite reprise par une affaire plus pressant : l’être rencontré plus tôt frappait maintenant à la porte.

« Va-t-en, ô infâme créature ! » cria Lise dans ce français irréprochable que les recherchistes de CBF Bonjour lui connaissent bien.

Pour toute réponse, l’étrange personnage redoubla d’ardeur et se mit à cogner avec la conviction d’un Témoin de Jéhovah qui n’a pas rempli son quota de conversion pour la semaine. Une seule solution s’imposait : faire appel à Mike Tyson.

Pour ceux qui n’auraient pas suivi les tribulations de notre héroïne, sachez que Mike Tyson est ce charmant doberman qu’elle a acheté il y a quelques mois pour protéger son bureau contre le vol, féroce molosse portant une rancune tenace à la race humaine qui lui avait vicieusement sectionné la queue à la naissance pour des raisons bassement esthétiques.

Lise ouvrit la porte de la cave qui donnait sur son bureau et Mike en sortit en trombe, aboyant sauvagement comme Gilles Proulx quand il écoute Howard Stern. Il se précipita sur la porte d’entrée, l’écume à la mâchoire (car il s’était fait surprendre en train de se brosser les dents). Le résultat escompté fut rapidement obtenu : la chose cessa de frapper. Elle se sauvait probablement déjà. Mais il n’était pas question de la laisser filer. En ouvrant la porte, Lise lança le cri de guerre à son redoutable pitou :

« Rapporte la prostate, Mike, rapporte… »

Les bruits d’une bataille épique suivirent. Lise eut un sourire de satisfaction à l’idée de la vasectomie à froid qui était en train de s’opérer. Par pudeur, elle se retourna et eut le choc de sa vie en voyant, à l’intérieur de son bureau, le malfaisant personnage qui se tenait toujours là en la pointa du doigt. Il lui dit, je vous le donne en mille :

« Tu dois déééééméééénaaaageeeer ! »

Puis, comme par magie, il s’évapora, pfffuit ! Un effet bien banal pour qui écoute assidûment Ma Sorcière bien-aimée au Canal D, mais qui, dans la vraie vie, laisse comme un choc, je vous jure.

Les pensées de Lise vacillèrent devant tant d’incongruités. Puis elle réalisa soudain : si l’abject individu venait de disparaître, c’était donc dire que Mike était en train de ligaturer quelqu’un d’autre.

Mais qui ?

IV

Lise se présenta à l’hôpital dès que les heures de visite le permirent. Après avoir traversé l’urgence et trébuché sur un amoncellement d’aînés qui traînaient devant le département des descentes de vessies, elle s’arrêta face à la chambre 3145 et y pénétra, pénétrée elle-même d’un immense sentiment de culpabilité.

Là, sur le lit, reposait dans un piteux état son colocataire de bureau, Pierre Tremblay. Le chien ne l’avait pas raté. Pierre n’était que points de suture. On aurait dit qu’il n’avait pas été traité par un médecin, mais par une membre en règle du Cercle des fermières dans une rage effrénée de courtepointe.

« Comment ça va ? » demanda Lise, se mordant les lèvres d’avoir échappé une question aussi stupide. « Mfvzrmlmzlvn… » répondit le grabataire avec beaucoup d’à-propos. En effet, la couture qui reliait sa mâchoire supérieure à celle d’en bas l’empêchait de prononcer autre chose que des consonnes labiodentales.

Pauvre Pierre. La pensée qu’on avait dû transporter son canal déférent dans la glace pour lui remettre en place à l’hôpital fit frissonner Lise.

« Mfvzrmlmzlvn… » répéta Pierre avec plus de conviction. Lise se rendit compte qu’avec sa main, il pointait quelque chose. En effet, le doberman avait épargné cette partie de son anatomie, et celle-là seul; car, on dira ce qu’on voudra, Mike est un pitou de principes et puisque Pierre lui avait déjà servi une « can » de Docteur Ballard, il avait refusé de mordre la main qui l’avait nourri. Par contre, il s’était méchamment vengé sur le reste.

Lise tourna son regard vers l’endroit que lui indiquait Pierre. Elle remarqua une feuille de papier et un crayon. Avec la présence d’esprit de Mario Tremblay dans ses meilleurs jours de coaching, elle pensa : « Il veut sans doute m’écrire quelque chose. » Elle les lui tendit donc et celui-ci rédigea la lettre qui suit :

Chère Lise,

Ne t’en fais pas pour moi. Dans le fond, je vais bien. Disons que je n’aurais jamais cru que le bruit produit par une testicule qu’on mâchouille est le même que celui du fromage en grains. Dis-toi que je suis la victime de mes propres agissements. Je t’ai longtemps caché quelque chose. Il faut maintenant que tu saches la vérité…

Nos bureaux de la rue St-Hubert ont été construits, comme la plupart des immeubles du Plateau, au début de ce siècle. En prenant possession de l’acte de vente, j’ai remarqué tout de suite un détail incongru, mais je n’y ai accordé à ce moment aucune importance. La vie a continué son cours pendant un bon bout de temps, jusqu’à ce que les apparitions commencent (et je ne parle pas ici des nombreux Félix qui sont apparus dans mon bureau). En effet, Lise, tu n’as pas rêvé. Ce que tu as vu, l’autre jour, était bien réel. C’était UN FANTÔME…

(Ici, Steven Spielberg aurait ajouté un bruit de tonnerre et un gros plan de l’oeil droit effaré de Lise).

Oui, chère amie, j’ai honte de te l’avouer maintenant, mais nos bureaux sis au **** St-Hubert à Montréal, prenez pas ça en note, ça s’ra p’us bon ben vite, nos bureaux, donc, ont été élevés sur le site d’un VIEUX CIMETIÈRE INDIEN. Plus précisément des Mohawks qui cultivaient paisiblement du pot sur les racines de leurs ancêtres. Voilà pourquoi ils insistent pour que nous déménagions. Ils veulent le repos éternel, et c’est pas quand t’écoutes tes CD de Claude Dubois à tue-tête (le dernier single est ben bon) qu’ils vont l’obtenir.

Le matin où ton chien m’a fait la job des Petits Chanteurs du Mont-Royal, j’allais t’annoncer que j’avais pris toutes les dispositions pour que nous déménagions promptement avant que nos âmes ne soient damnées à jamais. Mais le destin en a voulu autrement. De toute façon, voici notre nouvelle adresse qui sera valide à compter du LUNDI, 29 SEPTEMBRE 1997 :

****, rue St-Laurent, Bureau 417
Montréal (Québec)
*** ***

Désolé pour le dérangement. J’ai été puni pour mon omission. Maintenant, tu vas devoir me quitter. Une journaliste d’Elle Québec doit passer me voir bientôt pour un article qu’elle rédige sur la haute couture (ha, ha, ha, haïoille).

Je t’embrasse. Excuse si le fil te chatouille…

Lise, troublée, leva les yeux vers Pierre. Elle sourit pour exprimer qu’elle lui pardonnait et s’en fut.

Il fallait donc qu’elle déménage encore. Eh bien ! soit. Tout ce qu’elle espérait, c’est que ce serait la dernière fois avant longtemps parce qu’elle allait finir par manquer d’idées pour justifier ça dans un communiqué…

FIN

1 septembre 1997   Aucun commentaire